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A la croisée des histoires

A la croisée des histoires

L'histoire du Laboratoire d'Hydraulique Saint-Venant

Vue du site de Chatou

Le LHSV a été créé le 15/01/2008 sur la base d’une convention de collaboration de recherche en mécanique des fluides appliquée à l’hydraulique environnementale, initialement signée pour une durée de 10 ans. Les tutelles renouvelèrent cette convention en 2018 pour une durée de 5 ans.

A sa création, le LHSV comptait 3 tutelles : L’École des Ponts et Chaussées (ENPC), EDF R&D et le Centre d’études techniques maritimes et fluviales du Cerema (Centre d'études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement). Le Cerema s’étant retiré du LHSV au 01/01/2022, l’École des Ponts et Chaussées et EDF R&D renouvelèrent cette collaboration via une nouvelle convention signée le 06/07/2023 pour une nouvelle durée de 5 ans.

Vue du site de Chatou Le Laboratoire Hydraulique Saint-Venant (LHSV) tire son nom du célèbre mathématicien français Adhémar Jean Claude Barré de Saint-Venant (1797–1886), ingénieur de l'Ecole des Ponts et Chaussées, reconnu pour ses contributions fondamentales à la mécanique des fluides. Il est notamment à l’origine des équations de Saint-Venant, qui décrivent les écoulements à surface libre dans les canaux et rivières. Ces équations, toujours utilisées aujourd’hui, constituent un pilier de la modélisation hydraulique. En hommage à son apport scientifique, le laboratoire a adopté son nom, affirmant ainsi son ancrage dans l’excellence académique et la recherche appliquée en hydraulique fluviale et maritime.

Le LHSV est localisé sur l’île des Impressionnistes, dans l’enceinte du site « EDF Lab Chatou » de la R&D d’EDF. Les personnels ENPC (et des doctorants, stagiaires, postdoctorants, etc.) partagent les bureaux du LNHE, le département de la R&D dont sont issus les personnels EDF du LHSV.

En 1946, l’île des Impressionnistes accueillait le Laboratoire National d’Hydraulique, premier centre de R&D d’EDF, en partenariat avec le Ministère des Travaux Publics de l’époque. Plus de 75 ans de recherches, de découvertes et d'innovations ont permis de faire avancer le Groupe et tracer la voie vers une électricité bas carbone.

La partie de l’Ile des Impressionnistes sur laquelle est maintenant implantée la R&D était quasiment déserte au début du XXe siècle. C’est en 1930 que débutèrent réellement les travaux de construction de l’infrastructure d’un laboratoire hydraulique par Pierre-Henry Watier, Directeur des Ports et Voies Navigables au ministère des Travaux Publics. Après une pause pendant la guerre, les constructions reprennent, et la loi de nationalisation du 8 avril 1946 rassemble les sociétés françaises d’électricité privées dans une seule entité juridique : Electricité de France. Sa taille était alors suffisante pour qu’elle se dote de moyens d’essais. Un accord est signé le 1er janvier 1947 entre le ministre des Travaux Publics et EDF afin de créer le Laboratoire National d’Hydraulique (LNH), dont la gestion sera assurée par le Ministère et la DER pour une durée initiale de 15 ans, en vue de soutenir la remise en état des infrastructures fluviales, portuaires et maritimes du pays, augmenter sa capacité en hydroélectricité, et bâtir des ouvrages de production d’électricité, principalement des barrages. Cette double tutelle a perduré jusqu’au début des années 60.

Le site de Chatou se renforce comme symbole de l’hydraulique. Son noyau dur est le LNH qui dispose de moyens techniques et humains conséquents et dont les travaux ont notamment permis le développement de l’hydroélectricité, et plus particulièrement les grands barrages, dans un contexte de forte pénurie d’énergie. Débute en 1949 la création des grands halls notamment du hall J qui abrite aujourd’hui les installations expérimentales en hydraulique et thermohydraulique.En 1960 des modèles physiques bâtis à l’extérieur sont encore présents mais ce seront les derniers. C’est à cette époque aussi que le hall principal atteindra une surface de 22 000m², réduit de moitié aujourd’hui. Le 25 janvier 1965 une nouvelle convention est signée avec le Ministère qui laisse à EDF la gestion du laboratoire, l’Etat restant propriétaire du terrain et des bâtiments.

EDF Lab Chatou occupe aujourd’hui comme hier un des tout premiers rangs mondiaux dans ces disciplines. Le site est resté placé sous le signe de la collaboration et des partenariats avec le Ministère de l’équipement aujourd’hui dénommé Ministère de la Transition Ecologique.

(ou l'île de Chatou)

Une histoire de l’eau, des peintres et du progrès

Une île façonnée pour Versailles

Avant d’être une île de peintres, celle de Chatou fut d’abord une île d’ingénieurs. Au XVIIe siècle, Louis XIV veut faire jaillir les eaux de Versailles avec une magnificence digne du Roi-Soleil, mais le plateau sur lequel s’élève le château manque cruellement d’eau. La solution vient de la Seine, en contrebas, à Bougival : on y construit, entre 1681 et 1684, l’une des prouesses techniques les plus spectaculaires de son siècle, la machine de Marly. Conçue par deux ingénieurs originaires de Liège, Arnold de Ville et Rennequin Sualem, elle actionne quatorze roues à aubes géantes qui font fonctionner plus de deux cent cinquante pompes, relayées par deux réservoirs intermédiaires, pour hisser l’eau jusqu’à cent soixante-deux mètres de hauteur et l’acheminer par l’aqueduc de Louveciennes jusqu’aux bassins du parc royal. Le chantier, colossal, mobilise près de dix-huit cents ouvriers et engloutit une fortune ; la machine, capricieuse et coûteuse à entretenir, fonctionnera néanmoins tant bien que mal pendant plus d’un siècle.

C’est de cette ambition versaillaise que naît, indirectement, la géographie de l’île de Chatou telle qu’on la connaît aujourd’hui. Vers la fin du XVIIIe siècle, pour renforcer le courant de la Seine et améliorer ainsi le rendement de la machine de Marly, on relie par une digue la grande île et la petite île du Chiard, qui formaient jusque-là deux îles distinctes ; une autre digue joint la petite île à l’île voisine de Croissy. L’ouvrage hydraulique royal a redessiné, presque en passant, la carte du fleuve.

L’âge d’or du canotage

Il faudra attendre le siècle suivant pour que l’île change une seconde fois de destin, sous l’effet d’une révolution plus modeste mais tout aussi profonde : le chemin de fer. La ligne Paris–Saint-Germainen-Laye, ouverte en 1837, met soudain la campagne des bords de Seine à portée des Parisiens. Sous le Second Empire, tout un peuple de citadins prend l’habitude de venir passer le dimanche à Chatou, à Croissy ou à Bougival, entre canotage, bains et guinguettes. C’est l’époque où naît, sur le bras de Seine voisin de Croissy, l’établissement de bains et de bal flottant que l’on surnomme bientôt la Grenouillère — la « Trouville des bords de Seine ». Autour d’un îlot minuscule que l’on appelle « le Camembert », on s’y baigne, on y danse, on y flirte ; l’empereur Napoléon III et l’impératrice Eugénie y font même une apparition remarquée en 1869.

C’est aussi en 1857 qu’un certain Alphonse Fournaise, issu d’une famille de mariniers et de charpentiers de bateaux, s’installe sur la grande île de Chatou. Il y ouvre d’abord un atelier de location et de construction de canots, puis, à partir de 1860, un restaurant qui portera son nom et qu’il agrandit par étapes jusqu’en 1877, année où l’on bâtit le fameux balcon qui deviendra si célèbre. La maison Fournaise est une affaire de famille : madame Fournaise tient la cuisine, le père organise les fêtes nautiques et la construction des embarcations, le fils cadet s’occupe de la location des bateaux, tandis que sa fille Alphonsine, par la grâce de son accueil et son charme, devient rien de moins que l’attraction principale des lieux.

Le rendez-vous des peintres et des écrivains

Ce petit monde d’eau, de canots et de guinguettes va devenir, sans le savoir, le laboratoire à ciel ouvert d’une révolution picturale. En 1869, Claude Monet et Auguste Renoir plantent leurs chevalets côte à côte à la Grenouillère pour peindre le même motif — les baigneurs, les barques amarrées, le petit îlot du Camembert — dans une facture rapide, fragmentée, saisissant la lumière sur l’eau plutôt que le détail des choses. Ces toiles, aujourd’hui conservées au Metropolitan Museum de New York et au Nationalmuseum de Stockholm, comptent parmi les tout premiers jalons de ce qui prendra bientôt le nom d’impressionnisme.

Renoir devient un habitué assidu de la maison Fournaise, qu’il fréquente de 1868 à 1884. Il y peint plusieurs de ses toiles les plus célèbres, dont Le Déjeuner des canotiers, aujourd’hui à la Phillips Collection de Washington, où l’on reconnaît, accoudés au fameux balcon, Alphonse Fournaise fils et sa soeur Alphonsine. Monet, Sisley, Berthe Morisot, Pissarro, Whistler ou encore Gustave Caillebotte — lui-même passionné de voile, qui initie ses amis à la navigation sur ce bras de Seine — s’y croisent également. Le peintre Maurice Réalier-Dumas décore la façade nord de la maison de quatre fresques, Les Quatre Âges de la vie, et nouera avec Alphonsine une relation qui durera cinquante ans.

L’île attire aussi les écrivains. Guy de Maupassant, canotier passionné entre 1873 et 1890, surnomme affectueusement le restaurant Fournaise « le Grillon » et campe, dans plusieurs de ses nouvelles, ce petit monde de canotiers et de guinguettes qu’il connaît de l’intérieur, entre tendresse et ironie. Quelques décennies plus tard, le poète Guillaume Apollinaire consacrera lui aussi, en 1904, un poème à la Grenouillère, déjà nimbée de nostalgie.

La fin d’un monde : bicyclette et pollution

Cette parenthèse enchantée ne dure toutefois qu’une génération. À partir des années 1870-1880, un nouvel engouement vient détourner les Parisiens du canotage : la bicyclette. La « vélocipédomanie » qui s’empare de la société française dans ces décennies déplace l’attrait populaire du fleuve vers la route, et les bords de Seine perdent peu à peu leur statut de destination dominicale incontournable.

Le second coup porté à la Grenouillère et à ses semblables vient de l’eau elle-même. Depuis le milieu du siècle, sous l’impulsion du préfet Haussmann et de l’ingénieur Eugène Belgrand, Paris s’est doté d’un réseau d’égouts sans cesse agrandi, dont les eaux usées, de plus en plus abondantes, sont évacuées en aval de la capitale, vers Clichy puis plus loin encore le long du fleuve, en direction d’Achères. L’arrêté de 1894 sur le « tout-à-l’égout », qui généralise le raccordement des habitations parisiennes au réseau, ne fait qu’amplifier le phénomène. Prise entre ce grand collecteur qui charrie désormais vers l’aval les eaux usées d’une capitale en pleine expansion et la désaffection croissante du public pour le canotage au profit du vélo, la Seine des bords de Chatou et de Croissy cesse peu à peu d’être une rivière où l’on se baigne avec insouciance. La Grenouillère, incendiée puis jamais vraiment reconstruite à l’identique, finit par disparaître tout à fait lors des travaux d’élargissement du fleuve, à la fin des années 1920.

Le restaurant Fournaise suit le même déclin. Alphonsine, qui a repris peu à peu les rênes de la maison après la disparition des siens, ferme finalement l’établissement vers 1906 : l’époque des canotiers en canotier de paille et des robes claires sur fond de guinguette est révolue. Elle vit encore de longues années sur son île, fidèle gardienne d’un monde disparu, et s’éteint en 1937, à quatre-vingt-onze ans. La maison, livrée à elle-même, se dégrade lentement ; sa vente en 1953 précipite encore son délabrement, et pendant des décennies l’ancien haut lieu de l’impressionnisme n’est plus qu’une bâtisse à l’abandon sur une île à moitié en friche.

De l’abandon à la recherche : l’ère EDF

C’est précisément cette île déclassée, coupée en deux bras par un fort dénivelé et déjà largement délaissée par les Parisiens en goguette, qui va intéresser les ingénieurs d’une toute autre époque. Entre 1930 et 1932, un barrage y est construit, créant entre les deux bras du fleuve une différence de niveau de l’ordre de trois mètres — une configuration qui se révèle idéale pour conduire des essais hydrauliques.

Au lendemain de la guerre, la loi de nationalisation de l’électricité du 8 avril 1946 donne naissance à Électricité de France. Dès le 1er janvier 1947, un accord entre le ministère des Travaux publics et le jeune établissement public crée sur l’île le Laboratoire national d’hydraulique, géré conjointement pendant plus d’une décennie. Les chantiers s’enchaînent alors rapidement : le premier hall d’essais est achevé en 1947-1948, des ateliers sont érigés dès septembre 1948, puis, à partir de 1949, on bâtit les grands halls, notamment le hall consacré aux installations hydrauliques et thermohydrauliques. L’île qui avait vu naître l’impressionnisme devient ainsi, pièce après pièce, l’un des grands centres de recherche technique du pays.

Le site ne cessera plus de s’étoffer : à l’hydraulique originelle viennent s’ajouter, au fil des décennies, des équipes travaillant sur l’éolien, l’hydrologie et, après 1970, sur le programme électronucléaire français, qui s’appuie largement sur les compétences accumulées à Chatou. Aujourd’hui encore, le centre de recherche et développement d’EDF installé sur l’île — devenu EDF Lab Chatou — figure parmi les centres de recherche de référence dans le monde pour les questions de production d’électricité décarbonée.

La mémoire retrouvée

Il aura fallu attendre la fin du XXe siècle pour que l’île renoue officiellement avec sa mémoire impressionniste. La ville de Chatou fait l’acquisition de la maison Fournaise en 1979 et obtient son inscription au titre des monuments historiques dès 1981. Une association des Amis de la maison Fournaise se constitue pour réunir les fonds nécessaires à sa restauration, avec le soutien notamment de mécènes américains réunis au sein des Friends of French Art. Le restaurant rénové rouvre ses portes en 1990, et un musée municipal, consacré à l’histoire du lieu et à ses hôtes illustres, y ouvre en 1992. Parallèlement, dès 1980, le parc des Impressionnistes est aménagé et ouvert au public sur la partie de l’île laissée libre par les installations industrielles, tandis que la maison Levanneur, elle aussi restaurée, accueille depuis le début des années 1980 le Centre national de l’estampe et de l’art imprimé.

Ainsi, plus de trois siècles après que les pompes de la machine de Marly eurent commencé à façonner son cours, la Seine continue de dessiner le destin de cette petite île des Yvelines : hier instrument des jeux d’eau de Versailles, puis royaume du canotage et berceau de l’impressionnisme, ensuite terrain vague industriel gagné par le laboratoire des ingénieurs, elle est aujourd’hui les deux à la fois — un parc où l’on flâne au bord de l’eau à deux pas d’un centre de recherche de pointe, avec, en son coeur, le balcon de la maison Fournaise où Renoir posa un jour son chevalet.

 


Sources : Musée Fournaise et Association des Amis de la Maison Fournaise (Chatou) ; Wikipédia (Île des Impressionnistes, Maison Fournaise, La Grenouillère, Machine de Marly, Égouts de Paris) ; EDF, « EDF Lab Chatou : 75 ans de recherche ».